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Martin Hiltenbrand

Artiste-chercheur
Eté 2027

  • Musées
  • Boston

« Que signifie, pour une communauté toujours présente, d’écouter des voix enregistrées dans un cadre qui les pensait vouées à disparaître ? »

Mon travail d’artiste-chercheur s’intéresse aux archives sonores et aux affects qu’elles déclenchent en nous. Des cylindres de cire aux bandes magnétiques, j’interroge la matérialité de ces supports de mémoire, ainsi que les discours et les usages de celles et ceux qui les activent et les reçoivent. Dans un monde où la reproduction sonore semble avoir sorti le temps de ses gonds, ma pratique est engagée du côté de ces échos du passé ; en prenant leur parti, j’essaie de comprendre ce que ces voix sans corps exigent de nous et ce qu’elles révèlent des choix tus qui ont fondé notre contemporanéité.

Le postulat central de mon travail consiste à envisager les archives sonores comme des objets qui dépassent leur fonction de document historique. Leur mode de manifestation spectrale, le grain des voix, les contextes qui entourent leur enregistrement : tous ces éléments nous obligent, selon moi, à les considérer comme des opérateurs de trouble, des témoignages persistants et dérangeants d’un passé dont la mémoire s’amuït. Passés coloniaux réduits au silence, chants d’utopies déçues, trilles d’oiseaux disparus : mon travail prend toujours pour point de départ un terrain où un fonds d’archives se réactive et où les voix qu’il libère viennent troubler notre présent. Au carrefour des sound studies, de la littérature et des arts sonores, j’explore ces comparutions du passé dans le présent par l’écriture théorique et littéraire, augmentée de dispositifs sonores.

La Villa Albertine m’offre l’occasion exceptionnelle de documenter la réactivation d’un des premiers fonds d’archives sonores jamais enregistrés. La Passamaquoddy Wax Collection et le processus de réappropriation culturelle qui se déclenche actuellement dans le nord de la Nouvelle-Angleterre me permettront de réaliser une avancée décisive dans mes recherches.

 

Martin Hiltenbrand est artiste-chercheur. Il vit et travaille à Paris. Formé à la philosophie (Sorbonne) et à la recherche-création (EUR ArTeC), son travail articule littérature, installation sonore et recherche dans le champ des sound studies. Ses recherches portent sur la part hantée des archives sonores. En envisageant les voix sédimentées du passé comme des manifestations de mémoires politiques oubliées, il se propose d’explorer théoriquement et artistiquement les promesses non tenues, les utopies avortées et les conflits refoulés qui animent nos sociétés occidentales.

Entre 1890 et 1891, Jesse Walter Fewkes réalise ce qui est aujourd’hui considéré comme l’un des premiers fonds d’archives sonores jamais enregistrés. Armé d’un phonographe Edison, il se rend dans le Maine, auprès de la communauté passamaquoddy, pour en enregistrer les chants rituels. Cette démarche naît d’un postulat colonialiste selon lequel les Passamaquoddy s’apprêtent à disparaître. Cette motivation rend la démarche macabre : archiver ne revient-il pas à condamner à mort ? À l’aune de cela, l’écoute de ce fonds ne manque pas de créer un sentiment de malaise, les Passamaquoddy enregistrés semblant y avoir été enterrés vivants.

Pourtant, lorsqu’il est demandé au micro de Native Voice One à Dwayne Tomah, l’un des derniers locuteurs de la langue algonquienne : « What would you like the public to know? », celui-ci répond : « Mecote yut kilun ktiyulotipon ! » — « We are still here. » La prophétie de Fewkes se trouve mise en défaut : les Passamaquoddy n’ont pas disparu, ils sont les contemporains d’un fonds censé avoir signé leur disparition, et ce sont eux qui, aujourd’hui, le réinterprètent et se le réapproprient.

Mon projet de résidence vise à documenter cette situation singulière auprès des chercheurs, locuteurs et acteurs culturels passamaquoddy engagés dans cette réactivation. J’entends conduire des entretiens, assister à des séances d’écoute collective, documenter les gestes de traduction et recueillir les récits associés aux chants, aux voix et aux silences que la cire a imprimés dans ces cylindres.

En portant mon attention autant sur les archives que sur ce qu’elles suscitent, je chercherai à interroger les affects et les formes de transmission qui émergent de cette relation sonore. Que signifie, pour une communauté toujours présente, d’écouter des voix enregistrées dans un cadre qui les pensait vouées à disparaître ? Cette résidence donnera lieu à des carnets de terrain et à une documentation sonore, à la croisée de l’enquête, du récit critique et de la composition sonore.

Ce projet ne peut être mené qu’aux États-Unis, plus précisément à Pleasant Point (Sipayik), dans le nord du Maine, car c’est là que se déploie aujourd’hui le processus situé de réappropriation de la Passamaquoddy Wax Cylinder Collection. Cette relation contemporaine aux enregistrements ne peut être appréhendée à distance : elle suppose une immersion prolongée dans les lieux, au contact des pratiques par lesquelles ces archives prennent sens.

En tant que principal lieu de conservation et de transmission du patrimoine passamaquoddy, le Waponahki Museum & Resource Center constituera mon premier point de chute. En m’immergeant dans le rythme de sa vie culturelle, je pourrai documenter au plus près ces gestes de réappropriation, tout en tentant d’y contribuer, à mon échelle, par mes compétences d’artiste-chercheur. Ces contributions seront organisées en concertation avec les chercheurs locaux, avec le souci de ne pas se substituer aux travaux déjà conduits ni de se placer en surplomb.

Si l’un des enjeux de cette immersion est la constitution d’une documentation locale, elle est aussi la condition d’un espace de circulation transatlantique entre la communauté passamaquoddy et les champs de la recherche et de la création en France. Bien qu’elle constitue l’un des tout premiers fonds d’archives sonores de l’histoire, cette collection demeure largement absente du champ universitaire français. Documenter et traduire cette situation permettra de la faire connaître en France, tout en offrant aux Passamaquoddy de nouveaux interlocuteurs.

En partenariat avec

EUR ArTeC

L’EUR ArTeC est une école universitaire de recherche dédiée au développement et à la promotion de la recherche-création, à la croisée des pratiques artistiques et de la recherche académique.