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Sylvaine Dampierre

Cinéaste et artiste plasticienne
Printemps 2027

  • Création numérique
  • La Nouvelle-Orléans

« Quand j’ai compris que ces hommes dont je recherche les traces parlaient le créole, cette langue que mon père ne m’a pas apprise mais qui me parle depuis toujours, j’ai su que je pourrais habiter leur mémoire. »

Femme métisse d’origine française et guadeloupéenne, je vis l’identité comme une quête, un voyage. Après des études littéraires et artistiques, je suis devenue monteuse, avant de rejoindre les Ateliers Varan, école de cinéma documentaire fondée par Jean Rouch, où j’enseigne toujours. En 2010, j’ai fondé Varan Caraïbe en Guadeloupe pour accompagner l’émergence d’un cinéma documentaire caribéen.

Mon désir d’expression s’ancre dans le documentaire, pour faire entendre la parole de celles et ceux qu’on n’écoute pas, pour inscrire leur présence, leurs récits. La mémoire, l’ancrage, la trace sont au cœur de mon travail de cinéaste et de plasticienne. Je me penche sur les failles de la mémoire de l’esclavage pour en habiter les béances et en faire résonner les silences.

Depuis quelques années, ma pratique s’est déplacée vers un dialogue entre cinéma, photographie, narration sonore et arts plastiques, avec la création d’installations immersives qui offrent une expérience de traversée de la mémoire. L’archive, sa matérialité – son irruption et sa réinscription dans le présent – en est le motif constant.

C’est ainsi que j’ai rencontré les photographies des soldats noirs de la guerre de Sécession. Hommes noirs libres ou esclaves échappés des plantations du Sud, ils furent près de 200 000 à s’engager dans ce conflit où l’abolition devint un enjeu majeur. En agrandissant leur image à taille humaine sur des voiles semi-transparents, je réinscris leur présence et j’interroge la visibilité d’une histoire dont l’effacement résonne encore aujourd’hui.

 

Sylvaine Dampierre a réalisé des films documentaires sélectionnés et primés dans de nombreux festivals internationaux, dont deux longs métrages tournés en Guadeloupe : Le pays à l’envers (2009), Prix du patrimoine au festival Cinéma du Réel et Trophée des Arts caribéens ; Paroles de Nègres (2020), Prix de la critique internationale à DOK Leipzig et Prix du meilleur long métrage documentaire au Trinidad and Tobago Film Festival (sélections à l’IDFA, au Third Horizon Film Festival de Miami et à l’IFFF Köln). Entre 2022 et 2024, elle a développé l’installation immersive The Words of Negroes au sein de la résidence européenne MANIFEST.

Black Soldiers, the suspended image est basé sur les archives photographiques des soldats noirs de la guerre de Sécession. Il s’agit principalement de tirages au format des cartes de visite, dont la reproductibilité et la circulation furent rendues possibles par les progrès techniques des années 1860. Pour beaucoup de recrues noires, c’est la toute première occasion d’être photographié, par des photographes blancs qui suivaient les garnisons. Ces représentations sont profondément ambivalentes : elles oscillent entre propagande et affirmation de soi, entre assignation et émancipation.

Je m’approprie ces portraits de soldats et de Contrabands, ces esclaves fugitifs photographiés à leur arrivée derrière les lignes unionistes, pour les réinscrire dans le présent, comme des corps à rencontrer. Je les agrandis jusqu’à l’échelle humaine, afin de rejouer l’incarnation et d’atteindre une forme de monumentalité. Je les peins en noir et blanc sur des supports textiles. Sur ces tentures-écrans, les figures relèvent autant de la projection que de l’empreinte, au croisement de la photographie, du cinéma, du geste pictural et de l’expérimentation plastique — lorsqu’elles sont rebrodées ou travaillées en volume.

Ces dessins forment la matrice d’une installation immersive à laquelle la résidence en Louisiane donnera toute sa profondeur : rencontres avec historien·nes, chercheur·ses et descendant·es de cette mémoire enfouie, immersion dans la vitalité culturelle du territoire et les échos contemporains de cette histoire, exploration des paysages et des lieux mémoriels. Cette plongée donnera corps et voix à ma recherche. Je mène en particulier une enquête plastique et littéraire sur Peter, dit Scourged Back, l’homme au dos lacéré, esclave fugitif photographié à Bâton Rouge en 1863. Approfondir et ancrer ce récit, rapporter cette figure fragile et tenace là où elle est née pour la suspendre littéralement dans son territoire d’origine, pourrait initier un geste artistique et mémoriel fécond.

Je ne connais pas La Nouvelle-Orléans ; moi je suis – au moins à moitié – d’une autre Amérique, celle qui s’arque autour de la mer des Caraïbes, cet archipel à la mémoire hantée. L’histoire des Black Soldiers m’amène inévitablement en Louisiane, et la Louisiane me ramène en Guadeloupe, le pays d’origine de mon père. En Louisiane, l’esclavage a d’abord parlé français, et quand j’ai compris que ces hommes dont je recherche les traces parlaient le créole, cette langue que mon père ne m’a pas apprise mais qui me parle depuis toujours, j’ai su que je pourrais habiter leur mémoire. La Nouvelle-Orléans s’impose alors comme le lieu de cette quête : j’y remonte le cours du temps, jusqu’à l’origine de ces images.

Les archives, je peux les fouiller de loin, je l’ai déjà fait. Mais ce que la Louisiane seule m’offre, c’est un territoire où la mémoire est encore un combat : une ville qui a retiré ses monuments confédérés, laissant derrière eux des socles vides et des rues à renommer, sans clore le débat sur ce que l’Amérique efface ou conserve. C’est dans cette faille que je veux inscrire ces visages, ces corps, ces récits.

Je veux y rencontrer les héritiers de cette histoire, ses passeurs, ceux qui en gardent la langue, ceux à qui elle parle toujours ; parcourir les plantations de la River Road et leurs quarters, voir les bayous des fugitifs, les champs de canne et de coton ; et y révéler des traces, y suspendre une présence.

En partenariat avec

Mémorial ACTe

Le Mémorial ACTe est un centre caribéen dédié à la mémoire de la traite et de l’esclavage, qui associe histoire, recherche, art contemporain et transmission en Guadeloupe.