À La Nouvelle-Orléans, Anne Paceo compose dans la durée
Showcase au New Orleans Jazz Museum – avril 2026. Photo: Inês Fontenelle
Avec trois Victoires de la musique, huit disques et quatre EP à son actif, la batteuse et compositrice Anne Paceo s’est imposée comme l’une des figures incontournables de la scène musicale française actuelle. En 2024, une résidence de deux mois à la Villa Albertine de La Nouvelle-Orléans lui a offert, selon ses propres mots, un espace pour “reprendre de l’oxygène”. De retour à La Nouvelle-Orléans pour la troisième fois grâce à une bourse de post-résidence, elle revient sur ce que cette expérience a changé dans sa vie comme dans son travail.
Villa Albertine : Anne, tu as été résidente de la Villa Albertine en 2024. Qu’est-ce que cette résidence a apporté dans ta vie d’artiste ?
Anne Paceo : C’était la première fois que je prenais une vraie pause dans ma vie d’artiste. Depuis mes vingt ans, je suis toujours en train de courir de concert en concert. La Villa Albertine m’a offert deux mois pour me reconcentrer sur mon instrument, écouter beaucoup de musique et m’immerger dans un nouveau territoire – c’est le principe même de la résidence. Prendre ce temps m’a permis de retrouver une place d’apprenante, au contact des musicien·nes de la ville. C’était une grande source d’inspiration, aussi bien pour la musicienne que pour la compositrice que je suis.
Cette résidence m’a aussi profondément bouleversée. Le premier mois, je pleurais tous les jours de bonheur : La Nouvelle-Orléans est une ville habitée par la musique et la musique est ma plus grande passion – je dis souvent que sans elle, je ne pourrais pas vivre. À La Nouvelle-Orléans, dès qu’on sort dans la rue, il y a de la musique. Être au contact de la musique vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est fabuleux et émouvant.
VA : Pourquoi était-il important pour toi de revenir à La Nouvelle-Orléans ?
AP : J’ai besoin de revenir ici parce que c’est comme reprendre de l’oxygène, de l’inspiration pour avoir la force de repartir. Je trépigne d’impatience à chaque fois que je sais que je vais venir. Je suis de retour pour la troisième fois, cette fois-ci dans le cadre d’une bourse post-résidence de la Villa Albertine. Je suis venue enregistrer quatre titres. Au départ, c’était pour faire un EP avec des artistes locaux, mais finalement, je crois que je vais revenir et faire un album entier, inspiré par tout ce que j’ai pu entendre et voir ici.
Quand je suis arrivée la première fois, quelqu’un m’a prévenue : “Attention, La Nouvelle-Orléans va te mordre et tu vas vouloir revenir tous les ans”. J’ai répondu : “On verra”. Et, c’est bien ce qui est arrivé. Je suis revenue l’année dernière, pour Mardi Gras, me voilà de nouveau ici – et je me dis déjà qu’il faudra que je revienne pour continuer l’album avec les musicien·nes de La Nouvelle-Orléans.
VA : Ton projet de résidence portait sur les cultures créoles et le Vaudou : concrètement, à quoi ressemblait ton quotidien à La Nouvelle-Orléans ?
AP : Le matin, je prenais mon vélo pour aller travailler mon instrument au musée du Jazz. Sur le chemin, je croisais immanquablement un brass band qui jouait, il y avait donc toujours un moment où je posais le vélo et me mettais à danser, dans la rue, à neuf heures du matin.
L’après-midi c’était variable, je me promenais dans la ville, j’allais à Congo Square, je faisais des visites de musée, des répétitions, ou j’allais juste passer du temps chez une personne rencontrée ici. J’ai aussi eu beaucoup de chance car j’étais à Nola pendant la période où ont lieu les Super Sunday. J’ai donc aussi pu me plonger dans la culture des Black Masking Indians.
Le soir, j’écoutais deux, trois, parfois quatre concerts. Et puis j’étais souvent invitée par des musicien·nes pour faire un bœuf avec eux.
La recherche sur le Voodoo a été plus longue à mettre en place. C’est quelque chose de très intime pour les gens, donc il faut être patient. Pendant ma résidence j’ai rencontré Grete Vidal, une chercheuse spécialisée dans le Voodoo, Bruce Sunpie, qui est Big Chief du Skull and Bones Gang, ou encore Jean-Marcel Saint Jacques, dit « Nganga », « Medecine man » des Golden Feather Hunter Nation. À leur contact, mais aussi au contact des musicien·nes de la ville, j’ai compris que le Voodoo et le Hoodoo sont avant tout des pratiques du quotidien, des rituels ancrés dans la vie de tous les jours et que chacun·e en a son interprétation. À chaque fois que je reviens, j’ai l’impression d’aller plus profondément dans mon sujet initial.
VA : La rencontre et le dialogue ont-ils été faciles avec les musiciens locaux ?
AP : Pour s’insérer dans la vie d’ici, il faut être ouvert et ne pas avoir peur. Je me souviens m’être retrouvée assise sur des batteries faites de morceaux de poubelle ou sur des sièges quatre fois trop bas ou trop hauts pour moi… Quand on est musicien ou musicienne ici, il faut savoir s’adapter. Mais les musicien·nes d’ici sont très ouvert·es aux autres. Ils sont contents de voir des étrangers qui arrivent avec une autre conception de la musique et qui ont quelque chose de différent à apporter.
Ce qui est précieux avec la Villa Albertine, c’est qu’elle facilite les rencontres. Dès notre arrivée, on est mis en contact avec différents acteurs locaux : musicien·nes, programmateur·rices, toutes les personnes qui font vivre cet écosystème. En tournée, un·e musicien·ne passe en général très peu de temps dans chaque ville. Il m’est arrivé d’aller à Montréal pour 24 heures ! On a rarement l’occasion de se poser, et encore moins d’aller à la rencontre des scènes locales. Grâce à la résidence, je commence à comprendre l’écosystème musical d’ici.
VA : Qu’est-ce qu’on retrouve de La Nouvelle-Orléans dans la musique créée pendant ou après ton séjour ?
AP : Globalement, La Nouvelle-Orléans est une ville où les musicien·nes jouent énormément. Ils ont peu de temps pour répéter, et ce sont des grands improvisateurs. Il faut donc composer de la musique qui ne soit pas trop compliquée à mettre en place, qui soit fun à jouer, et surtout qui laisse de la place à l’improvisation. Il y a aussi un son très particulier à La Nouvelle-Orléans, une manière de groover unique au monde. Il m’a donc fallu composer sur mesure en prenant en compte les points forts de chacun·e.
Quand je compose de la musique j’ai besoin « d’infuser » tout ce que j’entends, l’énergie de la ville, les émotions que je ressens. En amont, je fais de nombreux enregistrements avec mon téléphone pour pouvoir reconvoquer cette énergie très spéciale. À La Nouvelle-Orléans, il y a un mélange de cultures qui est très riche, et une grande spiritualité.
Cette ville a quelque chose de mystique. Je pense que certains morceaux que j’ai écrits pour les musicien·nes d’ici portent quelque chose de cet ordre-là.
VA : Quel est le meilleur souvenir de ta résidence ?
AP : La nuit de la Saint-Joseph, en 2024. C’est la grande soirée des Black Masking Indians. La nuit commence à tomber, les Indians apparaissent partout dans la rue, il y a des chants, les percussions… On sent l’air qui se charge, l’ambiance devient frénétique, il y a vraiment quelque chose de mystique.
Il y a aussi eu beaucoup de belles rencontres avec des musicien·nes extraordinaires, dont certain·es sont devenus des ami·es.
Un autre très bon souvenir n’a pas eu directement lieu pendant ma résidence, mais en a été une résultante : j’avais rencontré un Black Masking Indian et artiste pendant mes deux mois ici et quand je suis revenue à La Nouvelle-Orléans par mes propres moyens en 2025, j’ai passé des heures à l’aider à coudre son costume chez lui. C’est là que j’ai vraiment compris le sens du mot dedication en anglais. Les Black Masking Indians passent des heures, des jours, une année complète à fabriquer un costume qu’ils ne porteront que quatre fois !
VA : Pourrais-tu nous parler du rôle du New Orleans Jazz Museum dans ta résidence ?
AP : Le New Orleans Jazz Museum a été un partenaire central de ma résidence. Ils m’ont ouvert leurs portes chaque matin pour que je puisse travailler mon instrument. Ils m’ont aussi proposé un showcase en 2024 et j’en ai refait un cette année.
C’est un partenariat qui risque de durer ! Je vais jouer à Jazz à Vienne avec eux dans le cadre d’un événement réunissant d’ancien·nes résident·es de la Villa Albertine et des musicien·nes de La Nouvelle-Orléans.
Ce sont des partenaires sérieux, avec qui les projets peuvent vraiment prendre forme. Quand je reviendrai pour finir mon album, j’espère sincèrement qu’on pourra y organiser un événement pour son lancement. Ce sont des gens que j’ai appris à connaître et que j’apprécie beaucoup. Ils font un travail remarquable.
VA : Que dirais-tu à un artiste qui hésite à postuler à la Villa Albertine ?
AP : Je pèse mes mots : c’était l’une des expériences les plus incroyables de ma vie. Je ne m’y attendais pas. J’avais peur, au fond, de faire une pause dans ma carrière de musicienne en France pendant deux mois. Finalement, je suis très heureuse d’avoir postulé.
Le dossier demande beaucoup d’heures de travail, mais ce programme est une chance immense, unique au monde. Dans une vie d’artiste, il faut beaucoup travailler pour gagner sa vie. Alors pouvoir appuyer sur le bouton pause, et avoir l’esprit libre pour simplement vivre et être inspiré·e, c’est rare et précieux !