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Salomé Gasselin

Musicienne
Janvier-Février 2027

  • Musique classique
  • New York

« J’aimerais défricher une partie du répertoire anglais du XIIe siècle pour la viole seule en retraçant l’histoire singulière de Barak Norman et de cet instrument mythique. »

Tout commence avec un son. Celui du tracteur dans les vignes, celui des vaches dans la ferme dans laquelle je suis née et puis vers dix ans, celui de la viole de gambe dans un couloir du conservatoire, après un cours de violon. Résonnant, prégnant et chaud, ce son parlait directement à mes tripes et à mon âme. Cette magie opère encore sur moi aujourd’hui.

Je reçois le son, les voix comme des messages en perfusion directe, sans que ma tête n’ait eu le temps de les passer au crible. Pratique. Ces révélations successives m’ont conduite à rencontrer des professeur·es à Angers, Lyon, Den Haag, Salzburg, Paris et puis des luthier·es, des journalistes, des écrivain·es, des musicien·nes, des amoureux·ses de musique qui ont forgé mon goût et ma manière de jouer la musique dite ancienne. — Je n’aime pas beaucoup ce terme —

En Europe, en Asie et aux Etats-Unis, je joue en musique de chambre, en soliste, accompagnée de musicien·nes qui propagent ce son comme une heureuse contagion. J’ai enseigné la viole de gambe, notamment à Marseille, ville vibrante, qui m’a fortement marquée. Ce qui m’intéresse dans ce vieil instrument, c’est la paradoxale fraîcheur de sa matière sonore et du répertoire qui l’accompagne. Il prend tout son sens dans le présent et même va jusqu’à nous dire des choses sur notre manière d’être au monde aujourd’hui.

Quoi de mieux qu’une résidence avec un témoin du passé dans la ville-monde, symbole de modernité et d’avant-garde, pour continuer d’aiguiller mes oreilles et d’orienter mon curseur en intraveineuse ?

Salomé Gasselin redonne des couleurs à son instrument fétiche : la viole de gambe. En 2024, elle reçoit la Victoire de la Musique Classique dans la catégorie « Révélation soliste instrumental ». Elle remporte le prix du Gianni Bergamo Music Award 2020 et le deuxième prix du Concours Bach-Abel 2018. On la retrouve récemment en soliste à BOZAR Brussels, Phiharmonie de Paris, MA Festival Brugge, Philharmonie de Kyïv en Ukraine.Ses albums Récit (2023) et Mystères (2025) sont salués par la critique. Elle joue une basse de viole de Simon Bongars faite à Paris en 1655. 

Il y a dix ans, dans une collection privée à Manhattan, j’ai rencontré la plus belle viole de gambe qu’il m’ait été donné de jouer — un réel coup de foudre. Fabriquée par Barak Norman — le Stradivarius des luthiers de violes — cet instrument correspond parfaitement à ma morphologie et sonne d’une manière si particulière qu’elle résonne encore dans ma tête aujourd’hui. C’est un temps avec elle qui m’est offert pendant cette résidence à la villa. En croisant pratique instrumentale, archives et création contemporaine, j’explorerai les résonances actuelles du répertoire de la viole.

J’aimerais défricher une partie du répertoire anglais du XIIe siècle pour la viole seule en retraçant l’histoire singulière de Barak Norman et de cet instrument mythique. Sans chercher à tout prix la pépite endormie, j’espère surtout que l’inédit se dessinera dans mon approche de cette musique anglaise du passé. En effet, jouer sur ce témoin vivant informera ma pratique et changera ma compréhension du répertoire ancien. C’est une chance unique de saisir, à travers l’héritage physique du son, ce que les mots et les traités ne peuvent pas pleinement transmettre — un dialogue entre l’intuition et la réflexion. Des visites à la collection du MET et des échanges avec les pontes de la musicologie américaine m’aideront cependant à dessiner les contours des contextes que l’instrument a traversé.

Pour prolonger son histoire dont New York fait aujourd’hui partie, j’ai proposé à des compositeur·ices qui font le son de cette ville d’écrire pour lui. Ces rencontres futures et les échanges qui suivront seront au cœur de ma résidence. Écrire avec eux·elles un nouveau chapitre dans l’histoire de l’instrument donnera, je l’espère, naissance à un programme mûri dans ce temps long, au contact de tout·es ces témoin·es et musicien·nes iconiques.

Et si cet instrument pouvait s’éveiller, non comme une pièce de musée, mais comme une voix vivante new-yorkaise ? New York est le paysage sonore de cette viole ancienne. Ce bijou semble n’avoir pas eu d’autre choix que d’appartenir aux capitales financières mondiales. Née à Londres « at the sign of the bass viol », entre Saint Paul Alley et Saint Paul Churchyard, dans le centre du centre du XVIIe siècle, elle est conservée désormais dans la ville qui figure la modernité et de l’avenir. Cela incarne paradoxalement mon idée de la musique ancienne comme quelque chose de vivant et spontané, à l’opposé de la muséologie. Jouer ce répertoire demande en effet une part de liberté, d’improvisation, et de curiosité pour comprendre une musique d’il y a 400 ans.

New York abrite aussi les ressources qui m’intéressent — archives, bibliothèques, instruments du Metropolitan Museum, de très grandes et diverses scènes musicales. C’est par le dialogue avec les conservateur·ices, les musicologues américain·es, la Viola da Gamba Society of America que ma recherche prendra du sens. Au-delà de la scène de musique ancienne, j’aimerais également rencontrer des scènes alternatives — jazz, musiques improvisées, expérimentales — où cet instrument du XVIIe siècle pourrait trouver des interlocuteur·ices sur-mesure. Je souhaite travailler avec des personnes comme Doug Balliett, Bill Frisell, John Zorn, qui incarnent le son de New York depuis l’endroit où j’écris. Cette viole à New York est ce qu’Arendt appelle dans Between Past and Future « une fraîcheur inattendue qui nous dit des choses pour lesquelles personne encore n’a eu d’oreilles » et je suis pressée d’en faire l’expérience.

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