Skip to main Skip to sidebar

Nina Leger

Autrice
Avril-Juin 2023

© Editions Gallimard

  • Littérature
  • San Francisco

« Au XIXe siècle, l’eau ne charriait pas autant d’or que prévu et aujourd’hui, à cause de la sécheresse et du changement climatique, il n’y a plus assez d’eau. C’est comme si la terre elle-même se révoltait contre l’appropriation dont elle fait l’objet. »

J’ai publié mon premier roman en 2014, alors que je commençais une thèse en histoire de l’art. Je continue aujourd’hui d’écrire des romans tout en enseignant l’histoire de l’art. Si j’ai toujours conduit ces deux activités de façon séparée, je sais que mon écriture est influencée par ma formation en art. Je vois les œuvres comme des récits déployés dans l’espace. Or, l’espace est un fil rouge de mon travail d’écriture.  

 

Écrire les lieux est pour moi une façon de réfléchir aux points de vue qui animent nos récits, les permettent et — en même temps — les limitent. Dans mon deuxième roman, Mise en pièces, j’investis la géographie parisienne à travers le regard d’une femme. Le but était de produire un renversement du male gaze et d’expérimenter les possibles littéraires d’un female gaze. Dans mon dernier roman paru, je me suis intéressée à Sophia-Antipolis, une ville bâtie sur la côte d’Azur. J’ai cherché à en retracer l’histoire, mais aussi à faire apparaître les histoires préexistantes, effacées par le récit héroïque de la fondation du lieu.  

 

Au cours de ma résidence, j’entends poursuivre ma réflexion et l’inscrire dans les territoires complexes de la Californie du Nord, en étudiant notamment la cité d’Oroville. Je voudrais tisser par le roman les récits de passés occultés, de présents fragilisés et d’avenirs incertains.    

 

Nina Leger est écrivaine. Elle a publié Mise en pièces (Gallimard, 2017) pour lequel elle a reçu le prix Anaïs Nin et le prix littéraire de la Vocation. L’ouvrage a été traduit et publié en anglais par Granta sous le titre The Collection. Plus récemment, Nina Leger a fait paraître Antipolis (Gallimard, 2021), roman consacré à la technopole de Sophia-Antipolis. Le projet qu’elle conduira à la Villa Albertine lui permet de poursuivre sa réflexion sur l’écriture des lieux et de leurs histoires disputées. En parallèle de son travail d’écriture, Nina Leger enseigne l’histoire et la théorie de l’art aux Beaux-arts de Marseille. 

Je veux écrire sur Oroville, en Californie. J’ai découvert cette ville quand mon intérêt pour l’autrice de science-fiction Ursula K. Le Guin m’a amenée à lire Ishi, un livre écrit par sa mère, l’anthropologue Théodora Kroeber. Elle y décrit comment le peuple Yahi a été exterminé en raison de la ruée vers l’or en Californie. Ishi est le nom donné au dernier survivant présumé des Yahi, qui a quitté le désert en 1908 et s’est retrouvé à Oroville. Là, il a d’abord été jeté en prison, puis emmené dans un musée de Berkeley où il a été présenté à l’anthropologue Alfred Kroeber, l’époux de Théodora et le père d’Ursula. Ishi a vécu au musée jusqu’à sa mort prématurée en 1916. Avec lui, le peuple Yahi est passé du statut d’objet de haine et de violence à celui d’objet à conserver. De l’extermination à la préservation, la logique s’est inversée, mais l’objectification demeure.  

 

Aujourd’hui, à Oroville, la rivière que les colons tamisaient en quête de pépites alimente le plus grand barrage du pays. Au XIXe siècle, l’eau ne charriait pas autant d’or que prévu et aujourd’hui, à cause de la sécheresse et du changement climatique, il n’y a plus assez d’eau. C’est comme si la terre elle-même se révoltait contre l’appropriation dont elle fait l’objet. De la ruée vers l’or aux sécheresses actuelles, j’ai l’intention de raconter comment l’implantation de la civilisation occidentale sur ce territoire a détruit, recouvert et submergé (au sens propre comme au figuré) ses précédentes strates d’histoires. Je souhaite aussi montrer comment ces histoires enfouies ou submergées finissent par remonter à la surface, révélant à la fois la fragilité et la violence de ce qui a été construit. L’histoire d’Oroville est faite de récits complexes et parfois contradictoires, liés à la ville. J’évoquerai ce qui a été effacé pour qu’Oroville puisse s’élever, sans idéaliser la vie des Yahi. Comment hérite-t-on d’un tel passé de violences ? Comment vit-on avec ? Comment la fiction peut-elle le faire resurgir ? Ces questions sont au cœur de mon projet.  

Je vais passer la plupart de mon temps à Oroville et considérer ma résidence comme une forme de travail de terrain. J’ai prévu de parcourir les archives et de visiter les musées locaux (dont le Pioneer History Museum, sur l’histoire des colons) ainsi que le barrage d’Oroville et son centre d’information pour les visiteurs. J’espère avoir aussi la chance de faire connaissance avec des habitants, car l’observation ne suffit pas pour comprendre pleinement un lieu. Il faut aussi écouter et entendre ce que les gens ont à dire.  

 

J’ai également l’intention d’aller à Sacramento et à San Francisco pour faire des recherches supplémentaires. À Sacramento, je me rendrai aux archives et dans les musées et j’irai à la rencontre des professeurs de l’Université de Californie-Davis qui enseignent les Native American Studies (Histoire et culture des peuples autochtones) et les Environmental Studies (Sciences de l’environnement). Je compte en faire autant à San Francisco, surtout à Berkeley, où j’ai prévu de visiter le musée où Ishi a vécu et est mort, et d’explorer les archives d’Alfred Kroeber. Je souhaite enquêter sur le récent et fascinant changement de nom du bâtiment d’anthropologie, autrefois appelé « Kroeber Hall ». J’aimerais aussi m’entretenir avec des universitaires du département d’anthropologie de Berkeley.  

 

Après avoir fait mes recherches en Californie du Nord, je voudrais partir en Oregon, sur les traces d’Ursula K. Le Guin, puisque ses écrits ont posé les jalons de ma réflexion autour d’Oroville. Je souhaite aller consulter ses archives à l’Université d’Oregon à Eugene, pour mieux comprendre la manière dont elle travaillait, en liant anthropologie et science-fiction. En plus des archives de Le Guin, l’Université conserve aussi celles d’autres autrices de science-fiction féministes, comme Joanna Russ et Suzette Haden Elgin. Je souhaite me plonger dans ces précieux documents et voir si je peux transformer ce matériau en fiction.  

En partenariat avec

Montévidéo

Situé à Marseille et dirigé par Hubert Colas, Montévidéo réunit des lieux de créations et de nouvelles écritures contemporaines.

 

En savoir plus

Contenus associés

Inscrivez-vous pour recevoir toute notre actualité en exclusivité