Gabrielle Manglou
Visual artist
June - July 2026
- Arts visuels
- New York
« J’aimerais découvrir où et comment circulent encore ces cultures ancestrales réimplantées, bouturées et saisir de quelle manière elles résistent aux modèles solides et hémorragiques. »
Je suis originaire de La Réunion, une île jeune, née de l’éruption d’un volcan au milieu de l’Océan Indien. Ce territoire, d’abord vierge, a été peuplé par vagues successives (européens, malgaches, africains, indiens, asiatiques) à l’époque des prémices de la mondialisation pour y établir comptoirs et plantations. Cette Histoire, coloniale et complexe, m’a confrontée très tôt à des questions ontologiques soulignées par le peu de traces matérielles de nos existences contrariées.
Ma démarche plastique interroge la sphère des rapports humains, où se mesurent pouvoirs, natures, cultures et hiérarchies, autrement dit, la culture comme construction où cohabitent une multiplicité de réels et la persistance de certains imaginaires. L’altérité en est le moteur : elle fonde l’élan relationnel, cette curiosité indispensable à toute transformation, transmission ou apprentissage. J’interroge le degré de porosité de ces champs de connaissances et de réflexions en étant attentive aux espaces de réconciliation et aux phénomènes d’hybridations.
Déployée souvent au travers d’installations où se côtoient dessins, photographies, volumes, archives et/ou écritures sonores, ma pratique multiforme, joue par glissements et grands écarts entre des notions telles que l’exotisme et le local, les dominés et les dominants, le faire et l’idée, la maîtrise et la non-maîtrise, le vernaculaire et ledit universel, le vrai et le faux, etc. J’appréhende mon environnement par le détail — ce détail s’ajuste à un autre détail et ainsi de suite jusqu’à former un collier de perles, sorte de partition perçue comme une tension entre existence et résistance.
Gabrielle Manglou, née à La Réunion et installée en Bretagne, s’est formée aux Beaux-Arts de Montpellier et de Marseille. Son travail pluridisciplinaire, nourri souvent par des images d’archives, explore créolité, syncrétisme et héritage colonial. Résistante aux catégorisations, elle rassemble gestes, objets et mémoires pour traduire la complexité du monde par l’expérience sensible. Ses résidences d’artistes en Inde, en Afrique ou en Europe enrichissent sa pratique. Ses œuvres intègrent les collections du FRAC Réunion, du Musée Léon Dierx et de plusieurs artothèques en France. Lauréate de la commande Emanata du CNAP, elle remporte aussi le prix AWARE Nouveau Regard 2025.
L’art du spectacle, du show grandiose à paillettes, est l’une des vitrines les plus emblématiques des États-Unis. Ce modèle hypnotique, magique, sensationnel que beaucoup cherche à imiter, élude avec brio les fractures systémiques d’une société fondée sur une sorte d’inversement des pôles. Le récit historique glorieux s’appuie sur des exploits qui invisibilisent des populations, qu’elles soient natives, déportées ou déplacées (traite négrière, guerres impériales…). Derrière ce mythe savamment orchestré, j’aimerais découvrir où et comment circulent encore ces cultures ancestrales réimplantées, bouturées et saisir de quelle manière elles résistent aux modèles solides et hémorragiques.
Consciente des clichés que je peux moi-même porter sur ce pays, je souhaite aller à la rencontre de ces communautés, de leur quotidien, pour saisir ce qui persiste et résonne de ces mondes qu’on a tenté d’engloutir. Je veux arpenter les musées et les archives, les monuments de commémoration — ces lieux où se tisse la véritable trame d’un territoire à la fois envoûtant et déconcertant. Car ses frictions sont aussi fécondes. Par leur métissages-tissages elles prennent des formes inventives, éruptives et révolutionnaires comme le jazz, exemple le plus parlant.
Adolescente, après avoir vu le film « Gangs of New York » de Martin Scorcese, je m’étais fait une réflexion : New York et mon île étaient cousin·e·s par bien des aspects. Cette cohabitation forcée, ce frottement permanent entre ces univers superposés, génèrent des strates, des entrelacs dans lesquels on interagit nécessairement avec un réel à la fois élastique et puissant. Dans ces espaces de vie commune, la multiplicité des systèmes – culturels, économiques, linguistiques, religieux – ne cessent de reconfigurer la question de l’identité. Comment se construit-elle ? Sur quels socles fragiles ou résistants s’appuie-t-elle ? Quels sont ses points de rupture, et quelles forces, au contraire, la rendent poreuse et indomptable ?
Ma manière de travailler repose sur une polysémie active : un retournement du vocabulaire où contenu et contenant s’échangent en brouillant les pistes. Par des mises en relation ancrées dans la mémoire collective, un objet ou un agencement, évoquant un geste, un acte ou une idée, est décontextualisé puis réassocié. Cette alliance de concepts contradictoires fait remonter à la surface les bulles de nos marais dormants.
New York, laboratoire idéal pour cette exploration agit comme le miroir déformant de mon île natale : mêmes dynamiques de résistance identitaire, mais à une échelle et sous des perspectives radicalement différentes. Ces tensions mettent en lumière les systèmes de domination, tout en révélant les failles par lesquelles s’infiltrent les cultures minoritaires. Mon approche, résolument intersectionnelle, cherchera à saisir comment ces forces coexistent, se confrontent et parfois se réinventent.
Mon projet, intitulé provisoirement Erasure is not Leisure, puise dans le répertoire de la magie — ses accessoires, son lexique et ses rituels — pour interroger les rapports de force et les mécanismes d’invisibilisation. Je souhaite déployer une grammaire formelle inspirée d’éléments comme les apparitions-disparitions, les chapeaux, foulards, boîtes, rideaux, cartes et miroirs, pour questionner les tactiques de visibilité sélective et d’effacement.
Pour cela, au cours de ces deux mois, j’aimerais explorer des lieux emblématiques comme Tannen’s, le plus vieux magasin de magie de New York, les musées et monuments commémoratifs, les archives (NYPL, Schomburg, Hunter College…), les botánicas de Harlem, le Forge Project et les quartiers populaires, où les communautés réinventent un territoire vivant et résilient.
En partenariat avec
AWARE
AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions est une association loi 1901 à but non lucratif co-fondée en 2014 par Camille Morineau, conservatrice du patrimoine et historienne de l’art spécialiste des artistes femmes. Devant la sous représentation féminine dans le monde de l’art, AWARE a pour ambition de rééquilibrer la présence des artistes femmes et de leur donner une meilleure visibilité, par la diffusion de ressources en libre accès. Ainsi, son site web bilingue français /anglais propose plus de 900 notices biographiques d’artistes femmes des XIXe et XXe siècles ainsi que des articles et entretiens élaborés par des chercheur·euse·s et commissaires du monde entier.