{"id":63787,"date":"2022-07-01T14:07:59","date_gmt":"2022-07-01T14:07:59","guid":{"rendered":"https:\/\/villa-albertine.org\/magazine\/aunt-charlies-untraceable-queer-history-san-francisco-2\/"},"modified":"2023-08-23T08:11:01","modified_gmt":"2023-08-23T08:11:01","slug":"aunt-charlies-untraceable-queer-history-san-francisco","status":"publish","type":"app_magazine_article","link":"https:\/\/villa-albertine.org\/va\/fr\/magazine\/aunt-charlies-untraceable-queer-history-san-francisco\/","title":{"rendered":"Aunt Charlie\u2019s\u202f: L\u2019introuvable histoire queer de San Francisco"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video wp-block-embed-vimeo wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\">\n\t<div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n\t\t<iframe loading=\"lazy\" sandbox=\"allow-scripts allow-same-origin\" width=\"560\" height=\"315\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/wU6KDFpPqdA\" title=\"YouTube video player\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture\" allowfullscreen><\/iframe>\t<\/div>\n<\/figure>\n<p>J\u2019atterris \u00e0 San Francisco de nuit. Il faut faire la queue pour passer la douane, attendre son tour pour qu\u2019un homme \u2013 plut\u00f4t jeune, air mutique derri\u00e8re sa vitre sale\u2013, attrape mon passeport, me d\u00e9visage, me demande o\u00f9 je loge, qui je rejoins, ce que je fais, combien j\u2019ai sur mon compte, etc. Bienvenue en Am\u00e9rique\u202f!\u00a0\u00a0<\/p>\n\n<p>Le vol \u00e9tait long et beau, j\u2019ai suivi le soleil qui se couchait, tent\u00e9 de distinguer les neiges du p\u00f4le qu\u2019on a fr\u00f4l\u00e9es, regard\u00e9 des mauvais films, mang\u00e9 des chips, dormi un peu. Je n\u2019ai pas travers\u00e9 la plan\u00e8te depuis des ann\u00e9es. Et l\u00e0, j\u2019ai l\u2019impression de remonter un courant, d\u2019aller \u00e0 rebours de ma vie\u202f: bient\u00f4t mes journ\u00e9es se passeront pendant les nuits fran\u00e7aises, je me dis qu\u2019aucun mail, aucun appel ne pourra me toucher directement. Et cette simple id\u00e9e me plonge dans un \u00e9tat d\u2019euphorie que j\u2019ai du mal \u00e0 cacher. Je suis inatteignable et surtout \u00e0 San Francisco pour la premi\u00e8re fois de ma vie.\u00a0<\/p>\n\n<p>L\u2019a\u00e9roport est d\u00e9sert. Je m\u2019attendais \u00e0 un espace immense et peupl\u00e9, mais il n\u2019y a que quelques touristes hagards. Mon ami Sasha est l\u00e0, je reconnais sa d\u00e9marche \u00e0 l\u2019autre bout du hall. Je me pr\u00e9cipite vers lui et le prends dans mes bras, \u00ab\u202f\u00c7a y est je suis l\u00e0\u202f! Putain, je suis \u00e0 San Francisco Sasha\u202f!\u202f\u00bb. Une voiture nous attend et on file dans la ville que je tente de comprendre, il y a des pentes et des maisons cossues, des arbres que je ne sais pas nommer. Le taxi nous d\u00e9pose au sommet d\u2019une colline, on paye, je tire ma valise encore quelques m\u00e8tres. Je suis \u00e9puis\u00e9e et heureuse. L\u2019appartement a un angle de fen\u00eatres qui m\u2019ouvre une perspective jusqu\u2019aux lumi\u00e8res du port. Et cette masse noire qui cl\u00f4t l\u2019horizon et que je ne distingue pas vraiment, c\u2019est le Pacifique\u202f!\u00a0<\/p>\n\n<p>Nous sommes trois\u202f: Frannie, Sasha et moi et nous ne sommes pas l\u00e0 par hasard. La pi\u00e8ce que nous \u00e9crivons, entre musique contemporaine, danse et litt\u00e9rature, parle de nos identit\u00e9s, des luttes qui nous r\u00e9unissent dans la vie et qu\u2019on a maintenant envie de placer sur sc\u00e8ne. Nous sommes au d\u00e9but du projet et tellement de questions\u202fnous traversent : comment ne pas \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9\u2219es d\u00e8s lors qu\u2019on institutionnalise notre d\u00e9marche\u202f?, est-ce qu\u2019on peut r\u00e9ussir \u00e0 \u00eatre autre chose qu\u2019une caution queer de bon go\u00fbt\u202f?, est-ce qu\u2019on a encore la place pour dire notre rage et qu\u2019elle soit re\u00e7ue\u202f? Je veux dire, est-ce que c\u2019est audible la col\u00e8re dans une salle prestigieuse de 2500 places\u202fou est-ce qu\u2019elle est juste esth\u00e9tis\u00e9e pour devenir plus digeste\u202f? On n\u2019est s\u00fbr\u2219es de rien, mais on a envie d\u2019essayer.\u00a0<\/p>\n\n<p>Et c\u2019est quelque chose pour nous d\u2019\u00eatre dans cette ville-l\u00e0, elle contient un peu de notre histoire, c\u2019est ce qu\u2019on se dit en tout cas. Cette histoire on la cherche dans les rues, les librairies, les bars, les parcs, on se dit que les luttes qui se sont jou\u00e9es ici ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisives pour nos vies. En France, je me sens coup\u00e9e de cette m\u00e9moire, elle n\u2019a pas la m\u00eame densit\u00e9, elle appara\u00eet par bribes et n\u2019existe encore que dans des recoins. J\u2019ai besoin, par moment, d\u2019inscrire ma vie dans une autre g\u00e9n\u00e9alogie, de raconter de nouveaux liens, puisque l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9, qui est le r\u00e9cit h\u00e9g\u00e9monique, n\u2019est pas mon histoire. Je veux me tranquilliser aussi, quitter un peu cette col\u00e8re qui m\u2019habite trop souvent depuis que nos identit\u00e9s sont devenues d\u00e9sirables, que d\u2019autres se les approprient comme des motifs ou des figures de style qu\u2019on peut moduler \u00e0 volont\u00e9. J\u2019arrive avec cette na\u00efvet\u00e9 \u00e0 San Francisco. Le premier matin, tandis que la baie \u00e9merge lentement de la brume, je pense que je suis au bon endroit, que je vais trouver ici ce qui me manque.\u00a0<\/p>\n\n<p>Il faut dire que c\u2019est la joie\u202f; les maisons multicolores, les caf\u00e9s, la topologie de la ville qui \u00e9pouse la courbe de mon enthousiasme, l\u2019odeur de la weed partout, l\u2019int\u00e9grale d\u2019Anne Carson trouv\u00e9 dans la premi\u00e8re librairie et le fracas de l\u2019oc\u00e9an qui me traverse d\u00e8s que je l\u2019aper\u00e7ois. Il me plait cet autre bout du monde qui se couche sous un ciel fluo comme je n\u2019en ai encore jamais vu. Mais d\u00e8s le premier soir, en partant de la plage, je remarque aussi des jeunes hommes, des adolescents encore, en bermudas amples, casquettes et tongs, qui descendent de voitures de sport rutilantes, Maseratis rouges, Lamborghinis fusel\u00e9es, pour profiter de la fin de journ\u00e9e. Et puis dans les rues il y a des Tesla (je reconnais leurs poign\u00e9es maintenant), des magasins de luxe, des caf\u00e9s compliqu\u00e9s et hors de prix, des supermarch\u00e9s \u00ab\u202forganic\u202f\u00bb o\u00f9 le moindre l\u00e9gume vaut une fortune. Dans le centre, autour de Civic Center, la population change, les corps se transforment, zombifi\u00e9s par la drogue, d\u00e9fonc\u00e9s par la pauvret\u00e9. Le soir le tram avance entre les soliloques d\u00e9sordonn\u00e9s, les hurlements de d\u00e9tresse qui ne rencontrent rien. Les SDF et les cam\u00e9s cr\u00e8vent devant des centres commerciaux d\u00e9serts o\u00f9 des vendeuses attendent, le regard vague, que les gens entrent acheter des v\u00eatements faussement chics et trop chers ou des sneakers sophistiqu\u00e9s. Je me dis qu\u2019ici le capitalisme se voit, qu\u2019il se montre m\u00eame\u202f: il faut enjamber des corps pour atteindre sa paire de Nike. Un soir, un vieil homme d\u00e9fonc\u00e9 s\u2019\u00e9croule devant la vitrine d\u2019un restaurant, il tombe de son fauteuil roulant et personne ne bronche. Je me souviens du son mat de sa chute, du l\u00e9ger suspens qui suit et, imm\u00e9diatement, du kale qui continue d\u2019entrer dans les bouches, des verres qui tintent. Le regard des serveurs glisse, impassible, sur ce corps affaiss\u00e9 comme un tas. \u00c7a n\u2019existe pas, ou tr\u00e8s peu\u202f; comme une habitude qu\u2019on a cess\u00e9 de nommer. Je me demande ce qu\u2019il faut faire de toute cette violence.\u00a0<\/p>\n\n<p>Un jour, apr\u00e8s avoir arpent\u00e9 les rues si d\u00e9primantes du Castro, o\u00f9 les lesbiennes et les trans semblent avoir disparu et o\u00f9 les drapeaux arc en ciel, parfaitement imprim\u00e9s sur l\u2019asphalte, donnent l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans une pub Nike pendant le mois des fiert\u00e9s, on d\u00e9cide de d\u00e9camper pour aller dans notre bar pr\u00e9f\u00e9r\u00e9\u202f: Aunt Charlie\u2019s. Il se trouve dans le <a href=\"http:\/\/www.tenderloinmuseum.org\/\">Tenderloin<\/a>, un quartier de San Francisco contre lequel on nous a mis en garde des dizaines de fois\u202f: n\u2019y allez pas, encore moins la nuit, vraiment ne faites pas \u00e7a. Et pour cause, c\u2019est l\u2019endroit le plus pauvre et le plus pourri de la ville\u202f; ici pas de plage, de green moka, de terrasse chic et branch\u00e9e, de menu pour chien, de pelouse verdoyante, de fripe de luxe. Non, le Tenderloin est l\u2019envers de San Francisco, l\u00e0 o\u00f9 depuis plus d\u2019un si\u00e8cle se regroupent celleux dont personne ne veut\u202f: les femmes seules, les ouvriers, les prostitu\u00e9es, les personnes queer, les drogu\u00e9\u2219es, etc.\u00a0<\/p>\n\n<p>La premi\u00e8re fois qu\u2019on y est all\u00e9, il faisait tr\u00e8s beau, toute la ville remuait sous un ciel clair, \u00e9vident et \u00e7a m\u2019avait rendue presque m\u00e9lancolique toute cette lumi\u00e8re. On avait pass\u00e9 la matin\u00e9e sur le port \u00e0 regarder les mouettes et les porte-containers glisser sur l\u2019oc\u00e9an, puis on \u00e9tait remont\u00e9\u2219es \u00e0 pied jusqu\u2019au centre. Depuis notre arriv\u00e9e on avait pris l\u2019habitude de marcher des kilom\u00e8tres. De temps en temps on prenait le cable car, le Bart et m\u00eame des uber les soirs o\u00f9 les gins tonic servis \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine nous emp\u00eachaient de comprendre le sens des rues. Ce jour de grand soleil, quand on est entr\u00e9\u2219es dans le Tenderloin pour la premi\u00e8re fois, on a \u00e9t\u00e9 interloqu\u00e9\u2219es par la rudesse de ce qui s\u2019y passait, par la brutalit\u00e9 des conditions de vie. Ici le capitalisme se voit, je me r\u00e9p\u00e9tais cette phrase, il se voit et il n\u2019essaye m\u00eame plus de cacher sa d\u00e9gueulasserie\u202f: les pauvres, les rat\u00e9\u2219es, les \u00e9clop\u00e9.es, toustes les bizarres \u00e0 la m\u00eame enseigne, \u00e0 crever dans les rues sales, pendant que les beaux messieurs de la tech\u2019, \u00e0 quelques blocs de l\u00e0, continuent d\u2019engranger des millions.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n<p>Mon r\u00eave de rencontrer mon histoire commen\u00e7ait s\u00e9rieusement \u00e0 prendre l\u2019eau, je devais me rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\u202f: tout \u00e7a n\u2019existait plus vraiment, \u00e0 la rigueur je pouvais peut-\u00eatre discuter avec les t\u00e9moins assez vieux et riches pour continuer \u00e0 vivre dans cette ville. Bon, \u00e7a n\u2019est pas tout \u00e0 fait exact, il reste \u00e0 San Francisco les archives extraordinaires comme celles de la SF Library et de la GLBT Archive Society. Des centaines de photographies que j\u2019y ai consult\u00e9es je me souviens de ces lesbiennes des ann\u00e9es 50, avec le m\u00eame chapeau de cow-girl, qui s\u2019embrassent devant une station-service, d\u2019une queen hurlant de joie et du mouvement de son corps entrainant toute l\u2019image dans un flou d\u2019exultation et de f\u00eate, du cort\u00e8ge aux flambeaux qui a suivi l\u2019assassinat d\u2019Harvey Milk, des voitures qui embrasent la ville pendant la White Night, d\u2019un groupe de gouines et de p\u00e9d\u00e9s militants d\u2019AIDS, assis main dans la main pour bloquer le Golden Gate. Oui, ma m\u00e9moire a trouv\u00e9 ici des images, des r\u00e9cits, mais le temps qu\u2019ils contiennent est r\u00e9volu. L\u2019histoire de San Francisco n\u2019est plus vraiment vivante, elle s\u2019est arr\u00eat\u00e9e. C\u2019est ce que raconte le Castro rutilant et parfaitement pinkwash\u00e9\u202f: tout est fini, passez votre chemin. Et je crois qu\u2019avec Sasha on cherchait \u00e0 remettre en vie tout \u00e7a en trainant dans le Tenderloin, en s\u2019\u00e9loignant des pin\u2019s arc en ciel, des magnets pour frigo \u00ab\u202ftrans power\u202f\u00bb. On avait envie d\u2019\u00eatre travers\u00e9\u2219es, de ressentir quelque chose. \u00c7a devait \u00eatre encore possible d\u2019enlever les gants blancs d\u2019archiviste pour se salir un peu.\u00a0<\/p>\n\n<p>Imaginez un immeuble en brique, une enseigne en n\u00e9ons rouges, un vigile pas tr\u00e8s aimable qui vous toise, demande 5 dollars et vous indique le distributeur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur si vous n\u2019avez pas le cash sur vous. Imaginez encore, un couloir \u00e9troit le long d\u2019un comptoir, une moquette sale, quelques tables hautes au fond, une ambiance chaude. Regardez les gens accoud\u00e9s au bar, ces hommes plus si jeunes, pas tr\u00e8s beaux, avec des corps qui disent la fatigue, le travail dur, le manque d\u2019argent, la maladie aussi parfois. Vous \u00eates chez Aunt Charlie\u2019s\u202f!\u00a0<\/p>\n\n<p>La premi\u00e8re fois qu\u2019on y entre, un homme nous invite \u00e0 son anniversaire au bout de deux minutes. Vu son \u00e9tat, \u00e7a doit faire plusieurs heures qu\u2019il boit des bi\u00e8res ici, il a une chemise \u00e0 carreaux, quelques dents encore, une moustache \u00e9paisse. Il nous fait rire. Le barman lui ressemble un peu, version sobre et l\u00e9g\u00e8rement plus vieille. Il a l\u2019air fatigu\u00e9, ses tempes grisonnent, il devrait \u00eatre \u00e0 la retraite depuis dix ans au moins, si une telle chose existait dans ce pays. A sa gauche Olivia Hart, la vraie star de cet endroit, en perruque XXL et robe \u00e0 sequins rouges amuse la galerie et apporte les verres. On s\u2019assoit, on commande deux gins tonic. D\u2019embl\u00e9e ce bar nous subjugue, ce bar qui ne ressemble \u00e0 rien, dans lequel on fait un peu tache au d\u00e9but, nous absorbe. On s\u2019enfonce dans les banquettes, dans la lumi\u00e8re rose, on finit par \u00eatre tellement bien que c\u2019est notre endroit pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, \u00e7a y est on en est s\u00fbr\u2219es. A c\u00f4t\u00e9 de nous, deux filles en robes de bal commencent ce qui ressemble \u00e0 un premier rendez-vous. Elles s\u2019enfilent une vodka par quart d\u2019heure, leurs mains se fr\u00f4lent, elles sont surexcit\u00e9es, tr\u00e8s maquill\u00e9es. A 22 heures, le drag show commence, les queens d\u00e9filent dans le couloir, enchainent les lypsinc, on leur tend des billets de 1 dollars qu\u2019elles mettent entre leurs seins. M\u00eame le barman y passe ses pourboires, pour le plaisir de la pirouette qui suit la prise du billet, par solidarit\u00e9 aussi je pense.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n<p>On est enchant\u00e9\u2219es par les changements de tenue, les danses \u00e9blouissantes, les blagues hilarantes entre les shows. Mais quelque chose, en plus, nous bouleverse. Leur show n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 format\u00e9, le rideau derri\u00e8re lequel elles se changent est agraf\u00e9 grossi\u00e8rement, les corps ne sont pas conformes, leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 se sent et c\u2019est \u00e7a qui est magnifique, les artifices se voient, si c\u2019est un divertissement il atteint une forme de v\u00e9rit\u00e9 et de justesse qui me met un genou \u00e0 terre. Imaginez une queen gothique qui fait la gueule pendant tout son show, <a href=\"https:\/\/vimeo.com\/106252146\">Donna Persona<\/a>, 70 ans pass\u00e9s, qui danse comme une reine et Olivia Hart qui arrache sa perruque et termine son solo spectaculaire, cr\u00e2ne luisant sous les projecteurs. Ici on a le droit de n\u2019\u00eatre personne, d\u2019\u00eatre un vieil homosexuel qui a certainement vu ses amis et amants mourir, des touristes paum\u00e9s, des gouines en robe de bal maintenant en train de vomir leurs huit vodkas, une personne fauch\u00e9e (les drinks sont deux fois moins chers que partout ailleurs\u202f!). \u00c7a n\u2019importe plus vraiment, on flotte, port\u00e9\u2219es par la musique et la torpeur de l\u2019alcool. On ne sait pas pourquoi, n\u2019appartenant pourtant \u00e0 aucune des cat\u00e9gories, on a l\u2019impression d\u2019\u00eatre exactement au bon endroit. On se sent bien plus chez nous ici que dans les bars branch\u00e9s de Mission. On se sent parmi les n\u00f4tres.\u00a0<\/p>\n\n<p>\u00a0<\/p>\n\n<p>La veille, nous \u00e9tions pass\u00e9 devant Aunt Charlie\u2019s, mais je n\u2019avais alors pas id\u00e9e que, derri\u00e8re cette porte sale, se trouvait l\u2019un des endroits les plus r\u00e9jouissants de la ville. Nous \u00e9tions avec Susan Stryker*, activiste franciscanaise et sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire des luttes trans. Nous l\u2019avions d\u2019abord vue chez elle, dans son jardin. Comme d\u2019habitude nous \u00e9tions arriv\u00e9.e.s avec vingt minutes d\u2019avance, c\u2019est notre sp\u00e9cialit\u00e9 avec Sasha. On avait eu le temps de d\u00e9tailler les arbres de la rue, de commenter les fa\u00e7ades et les maisons. Sur la porte du garage de Stryker il y a une fresque\u202f: on la voit \u00e0 gauche avec sa copine, derri\u00e8re elle on reconnait le quartier de Mission, la colline de Bernal Heights avec son antenne. A droite, la ville est menac\u00e9e par un bras de trader et un tsunami de dollars qui se l\u00e8ve, pr\u00eat \u00e0 d\u00e9ferler et \u00e0 tout emporter sur son passage. C\u2019est un bon r\u00e9sum\u00e9 je trouve. Dans son jardin ce jour-l\u00e0, nous avons parl\u00e9 de soul\u00e8vement, de col\u00e8re, de r\u00e9cup\u00e9ration, de ces solidarit\u00e9s invisibles que nous devons tisser pour contrer la menace r\u00e9actionnaire. C\u2019\u00e9tait fort et inqui\u00e9tant, elle tentait de nous mettre en garde. Quelque chose se l\u00e8ve, nous a-t-elle dit, il faut s\u2019y pr\u00e9parer. Nous avons retrouv\u00e9 la m\u00eame inqui\u00e9tude dans la voix de Judith Butler quelques jours plus tard. Elle aussi a soulign\u00e9 le piteux \u00e9tat de nos d\u00e9mocraties, nous avons parl\u00e9 de la violence, de l\u2019amiti\u00e9, du deuil militant. Elles ont raison, quelque chose nous arrive et ces deux entretiens ne cessent de m\u2019habiter depuis que je suis rentr\u00e9e. Comment peut-on lutter contre ce qui n\u2019a pas encore de forme, \u00e0 quoi exactement devons-nous nous pr\u00e9parer\u202f?\u00a0<\/p>\n\n<p>Apr\u00e8s notre discussion, Stryker nous a propos\u00e9 un tour de la ville. Et je me souviens de ce moment o\u00f9, juste devant Aunt\u2019Charlie\u2019s, elle nous a demand\u00e9 de lever les yeux. Son index pointait une fa\u00e7ade, celle de la Gene Compton Cafeteria. Elle nous a dit qu\u2019en 1966 une \u00e9meute a eu lieu ici. Trois ans avant Stonewall, apr\u00e8s une \u00e9ni\u00e8me descente de police, des femmes trans se sont d\u00e9fendues, elles ont dit non au harc\u00e8lement des forces de l\u2019ordre, elles n\u2019ont pas c\u00e9d\u00e9 et pour contrer ceux qui voulaient les embarquer elles ont jet\u00e9 des tables, des tasses, tout ce qu\u2019elles avaient sous la main. Ce premier acte de courage marque le d\u00e9but de la lutte pour les droits civiques des personnes trans, p\u00e9d\u00e9, gouines, pour nos droits. C\u2019est un lieu d\u00e9terminant de cette fameuse histoire que je cherche \u00e0 San Francisco sans vraiment la trouver. Mais quand je l\u00e8ve les yeux, le nom de l\u2019endroit a disparu. Il ne reste qu\u2019une plaque au sol sur laquelle je lis ceci\u202f: \u00ab\u202f<em>Here marks the site of Gene Compton\u2019s Cafeteria where a riot took place one August night when Transgender women and gay men stood up for their rights and fought against police brutality, poverty, oppression and discrimination in the Tenderloin. We, transgender, gay, lesbian and bisexual community, are dedicating this plaque to these heroes of our civil right movement. June 22, 2006.<\/em>\u202f\u00bb\u00a0\u00a0<\/p>\n\n<p>C\u2019est \u00e9trange d\u2019\u00eatre l\u00e0 et de ne rien voir. De ne rien sentir. Stryker pointe encore, je redouble d\u2019attention et je remarque soudain des barreaux aux fen\u00eatres et, derri\u00e8re, des silhouettes solitaires dans le contre-jour. Elle nous explique que cette cafeteria est devenue une prison priv\u00e9e, soit l\u2019un des business les plus lucratifs aux Etats-Unis. Un lieu de soul\u00e8vement historique est devenu un endroit de coercition, l\u00e0 o\u00f9 les flics ont \u00e9t\u00e9 combattus, l\u2019ordre carc\u00e9ral et financier impose sa loi. Le profit a recouvert notre m\u00e9moire. Je repense au tsunami de billets sur la porte du garage de Stryker, j\u2019ai devant les yeux ce qu\u2019il produit. Je me dis que, d\u00e9cid\u00e9ment, \u00e0 San Francisco le capitalisme se voit. Son cynisme n\u2019a pas peur des paradoxes, il en jouit certainement. Ici le capitalisme avale tout et nous avec.<br \/><br \/>\n\u00a0<\/p>\n\n<p><em>*Susan Stryker est une historienne et th\u00e9oricienne, sp\u00e9cialiste des \u00ab\u202fGender and Women\u2019s Studies\u202f\u00bb. Si je dois choisir dans son importante bibliographie, je renverrai vers l\u2019ouvrage, l\u2019article et le film suivants\u202f: <\/em>Transgender History. The Roots of today\u2019s Revolution<em>, Seal Press, \u00e9dition augment\u00e9e de 2021\u202f; \u00ab\u202fMon discours \u00e0 Frankenstein au-dessus du Village de Chamonix\u202f\u00bb, <\/em>Trou noir<em>, traduction du collectif Transgrrrls, 1993\u202f; <\/em>Screaming Queens<em>, 2005.<\/em><\/p>","protected":false},"featured_media":60976,"menu_order":0,"template":"","app_discipline":[275,263],"app_city_tax":[273],"app_magazine_category":[296],"class_list":["post-63787","app_magazine_article","type-app_magazine_article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","app_discipline-arts-de-la-scene-fr","app_discipline-litterature-fr","app_city_tax-sf-fr","app_magazine_category-figures-fr"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.3 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Aunt Charlie\u2019s\u202f: L\u2019introuvable histoire queer de San Francisco - Villa Albertine<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/villa-albertine.org\/va\/fr\/magazine\/aunt-charlies-untraceable-queer-history-san-francisco\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Aunt Charlie\u2019s\u202f: L\u2019introuvable histoire queer de San Francisco - Villa Albertine\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"J\u2019atterris \u00e0 San Francisco de nuit. 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